
Les comportements sociaux et leurs bases neurophysiologiques sont l’un des sujets d’étude préférés des scientifiques, depuis la génétique en passant par les neurosciences, et jusqu’à la sociologie des comportements de masse. On sait par exemple déjà que lorsqu’un chien renifle l’odeur d’un congénère, il adaptera son comportement aux phéromones détectées. De la même manière, les poissons se forment et se déplacent en bancs sur la base des signaux visuels qu’ils s’envoient. Et chez nous, les primates ? C’est pareil, nous pouvons adapter notre comportement à la simple vision de l’expression faciale de nos congénères, ou au ton de leurs voix. Cette jonction entre comportement social et perception unimodale (i.e. en provenance d’un seul et unique sens) se situerait dans le cerveau au niveau de l’hypothalamus, zone orchestrant certains comportements instinctifs. Tout cela est bien beau, mais il manque un élément : nous humains, autant que les espèces sus-citées, sommes des individus pourvus de sens multiples. Notre perception du monde est multisensorielle, alors comment réconcilier ces sensations acquises en parallèle (vision d’un côté, audition de l’autre) pour en ressortir une perception unifiée de notre environnement social ? Une fois n’est pas coutume, dans Stimuli! aujourd’hui nous allons prendre le temps de résumer un article d’opinion et de revue (c’est plus long que d’habitude !).
Une revue parue en janvier dans le journal iScience propose une théorie intéressante : le hub de toutes ces sensations sociales serait le thalamus, par ailleurs connu pour son rôle de… relais cérébral et d’intégrateur multisensoriel ! Rien d’étonnant donc ? Certes, mais le thalamus n’est pas considéré comme faisant partie des réseaux cérébraux des émotions ou des interactions sociales, et c’est ici que les auteurs viennent mettre un coup de pied dans la fourmilière.
En effet, ils indiquent qu’une fraction du thalamus (PIL pour les intimes) pourrait recevoir du sous-cortex (le “cerveau reptilien” par abus de langage) l’ensemble des informations sensorielles contenant de l’information sociale, et les associer ensemble. Les neurones du PIL recevant ces informations joueraient alors le même rôle qu’une porte logique “AND” en informatique, mais pour des sensations. Ainsi, même si d’autres réseaux peuvent rapidement traiter de l’information sociale unimodale, comme l’hypothalamus, le thalamus pourrait permettre de prendre une meilleure décision dans les choix ambigus, et son avis aurait un poids potentiellement plus fort. C’est à partir de là que nos sensations sociales, traitées chacune dans son coin en amont, ne feraient qu’un.
Pour étayer leur théorie, les chercheurs stipulent que ce petit morceau de thalamus qu’est PIL peut libérer des hormones para-thyroïdiques. Certes, mais celles-ci ont surtout un rôle sur le métabolisme, comme par exemple sur les os ou les reins. Sauf que ces dernières années d’autres équipes de recherche ont découvert qu’elles avaient un rôle social important, par exemple sur le comportement maternel vis-à-vis des petits, ou encore sur les câlins entre rongeurs. En plus, les neurones du PIL communiquent avec d’autres capables de produire de l’oxytocine, hormone de l’attachement social. Enfin, cette micro-structure PIL est très similaire entre les vertébrés – des poissons à l’humain, en passant par les rongeurs et les macaques – : on parle d’une structure conservée entre espèces, et c’est bien souvent le marqueur d’une fonction absolument essentielle à la survie de l’espèce, puisque tout le monde la veut !
En résumé, les auteurs proposent que quelques neurones dans un petit morceau de thalamus nommé PIL soient en mesure d’unifier nos sensations sociales (vision, audition, tactile…), et que cela soit testable expérimentalement chez tous les vertébrés. Mais tout cela reste théorique, car en déposant un premier lot de preuves allant dans cette direction, ils incitent surtout les autres équipes à mettre à l’épreuve du feu cette théorie. C’est ce qui est beau dans les articles d’opinion, ils résument empiriquement la méthode scientifique.
