Le plaisir esthétique : émotion, ou perception ?

Voir, c’est aussi ressentir des émotions. Les théories dominantes en psychologie suggèrent que nos sensations provoquent des émotions lorsque celles-ci deviennent conscientes, et/ou que notre état physiologique en est affecté (notre petit cœur bat !). Les émotions déclenchées par une œuvre d’art ne peuvent donc pas se résumer à l’activation de quelques neurones sensoriels. Vraiment ?
Des chercheurs ont voulu tester cette hypothèse en évaluant à quel point l’étape de traitement visuel d’une scène pouvait rendre compte de l’expérience émotionnelle. Pour cela, ils sont amusés à tester 180 modèles d’intelligences artificielles – sans âme ! – spécialisées dans le traitement de l’image, pour prédire les émotions humaines face à des scènes, selon des critères d’excitation et de valence (le versant physiologique de l’émotion), et de beauté (le versant cognitif). Ainsi, ils ont constaté que la richesse des images, c’est-à-dire la complexité statistique des données sur lesquelles l’IA a appris, est un facteur clé de la capacité des modèles à prédire les réactions affectives humaines. Autrement dit, plus un modèle apprend à extraire des représentations complexes et diversifiées, mieux il anticipe les émotions humaines, sans avoir besoin de modéliser les phases d’affects ou de cognition. Attention toutefois : il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici d’un modèle statistique informatique, et pas de l’étude directe du cerveau.
Cette étude va à rebours des théories psychologiques, car elle suggère que notre ressenti esthétique pourrait, pour une part non-négligeable, émerger directement du traitement visuel de l’information, avant même toute pensée consciente. Cela correspondrait bien à des recherches plus anciennes, qui montrent que l’on prend plus de plaisir à observer des scènes naturelles complexes que des environnements urbains appauvris. Nous, humains, subissons le beau comme un “tout”, un ensemble si compact qu’il en devient phénoménologiquement difficile de séparer la sensation de l’affect, et cela pourrait être plus proche de la vérité qu’on ne le pense !

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